« Mais qu’est-ce que tu leur réponds, à tes patientes, lorsqu’elles te demandent ça ?».

Cette petite question, c’est une de mes amies qui me la posait hier, dans une conversation de filles. Un debrief des vacances, des soirées, des apéros, du farniente pour en arriver à ses copines revues amincies après une année de régime. Les performances : – 12 kgs, -19 kgs… Et cette conversation, qu’elle avait eue avec elles et qui les avait toutes mises d’accord : les régimes, ça fait grossir. Sa mise en garde : « attention, les filles, il va falloir ne pas les reprendre, ces kilos, et les régimes restrictifs, ça amène souvent à faire le yoyo ». « Oui, ok », lui ont-elles répondu, « mais pour maigrir, comment on fait si on ne fait pas de régime ? ». Et c’est là qu’elle m’a demandé : « Mais qu’est-ce que tu leur réponds, à tes patientes, lorsqu’elles te demandent ça ?». Et elle a ajouté, comme si elle pressentait que ça n’allait pas l’être: « de manière simple ». Il n’y a pas de « manière simple » de répondre à cette question parce qu’elle n’est pas simple. Déjà, faut-il forcément maigrir ? Ou se sentir mieux dans son alimentation et dans son corps ? Apaiser l’image qu’on a de soi, lâcher ses idéaux d’un corps rêvé… Lorsque tout ça est bien clair et bien posé, le premier pas, c’est de dire : « mange quand tu as faim, ne mange pas quand tu n’as pas faim et mange à hauteur de ta faim ».

Quelques mots simples qui recouvrent un océan de questions, de résistances, de freins, d’idées reçues à combattre.

D’abord, il faut commencer par l’identifier, cette faim. Comprendre ce que c’est, comment elle s’exprime dans le corps, comment elle se manifeste. Ne pas la confondre avec l’envie de manger, les habitudes horaires, les rituels alimentaires. Et plus on a lutté contre sa faim, plus on a fait de régimes alimentaires, plus on est rentré dans des cadres, et moins le corps s’exprime clairement… Ou bien la tête l’entend-elle de façon déformée.

Et puis socialement, ça ne se fait pas de manger « quand on a faim ». « Et si c’est à 10h30, ou à 15h30 ? ». Ca veut dire qu’il faut accepter de s’autonomiser, même de se rebeller, de défendre son fonctionnement propre, ne pas rentrer dans le système culturel classique. Ou ruser, manger moins à l’heure classique, moins riche parce qu’on n’a pas faim, et manger quelque chose de plus consistant lorsqu’on a faim, même si c’est une heure inhabituelle pour les autres. Les enfants font ça très bien jusqu’à un certain âge : ils mangent quand ils ont faim, à hauteur de leur faim.

Et puis après, il faut arrêter de manger quand on n’a plus faim, même si le repas n’est pas fini. Mes patient.e.s sont toujours surpris.e.s de constater à quelle vitesse ils se rassasient, avec très peu de quantités. Lorsqu’ils sont plus conscients de leurs besoins, ils identifient aussi mieux le peu de quantité qu’il faut pour les couvrir. Mais les besoins physiques, c’est une chose. Après, il y a la sollicitation, la gourmandise, le goût de l’interdit ou de la rareté.

Finalement, la faim, le rassasiement, ce n’est qu’une porte d’entrée pour mieux s’écouter et se comprendre.

Ces deux indicateurs ne suffisent pas à faire la paix avec soi. Les enjeux sont souvent ailleurs : des aliments qu’on diabolise, des restrictions mal vécues, des régimes à répétition, une culpabilité, une estime de soi dégringolée, un clivage entre le corps et la tête, un corps qu’on n’aime pas assez, qu’on instrumentalise. Une de mes patientes me disait, après quelques consultations : « Moi de mon côté, depuis notre dernier échange, je travaille à ne plus me servir de mon corps comme d’un bouclier contre mes angoisses de la vie. J’ai décidé d’arrêter de le maltraiter, une étape avant celle d’en prendre soin je pense ». Je pense aussi…